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Tacler le décrochage scolaire précoce : le modèle balte

L'un des cinq objectifs de la stratégie Europe 2020 est l'abaissement du taux de sortie précoce du système scolaire à moins de 10 %. Franck Le Cars, Dareic à Montpellier présente le modèle balte étudié lors du séminaire Erasmus de Riga (octobre 2015).

 

L'Europe se caractérise par des écarts sociaux et scolaires persistants. Le corolaire entre ces phénomènes est un sujet de débat entre professionnels européens de l'éducation. Tous s'accordent néanmoins sur le fait que les emplois de demain nécessiteront des qualifications plus élevées. La réduction du décrochage a un impact sur l'employabilité des jeunes et allège à long terme la dépense sociale. L'échange de bonnes pratiques dans ces domaines est un des impacts attendus du programme Erasmus+.

Les pays baltes et la France partagent un système scolaire anciennement égalitaire (fondé dès 1773 en Lituanie) et un taux de décrocheurs autour de 11%, légèrement en dessous de la moyenne européenne. Le contexte balte est légèrement différent des voisins européens et se singularise par un flux migratoire négatif caractérisé par le départ des jeunes, une réduction significative du taux de décrochage depuis dix ans et une différence marquée entre filles et garçons (85% des filles poursuivent des études supérieures en Lettonie).

En Lituanie, un quart des projets européens cible le décrochage scolaire

« Le taux de décrochage scolaire correspond à la part de la population âgée de 18 à 24 ans n'ayant pas dépassé le premier cycle de l'enseignement secondaire et ne poursuivant ni études, ni formations. Ce phénomène concerne nos jeunes et notre avenir. Il ne doit pas être juste statistique. L'achèvement des études secondaires consiste en une vraie maîtrise des compétences en langue et en  mathématiques » prévient Ennata Kivizina, directrice de l'Agence européenne lettone. Elle insiste sur l'attractivité des études et l'échange des bonnes pratiques. Un quart des projets européens déposés en Lettonie cette année se préoccupe de la lutte contre le décrochage scolaire. Ces propos sont renforcés par Aija Lejas-Sausa de l'Agence Eurydice qui décrypte les déterminants de la lutte et l'importance du contexte (situation économique, place historique des études supérieures dans la culture sociale, flux migratoires, place des langues dans l'enseignement, contenu des programmes…) et attire notre attention sur les prédispositions endogènes à nos systèmes éducatifs. Il existe un lien direct entre taux de décrochage et :

  • acquisition des premières compétences à l'école primaire. Un enfant qui a des difficultés précoces est fortement exposé. Le décrochage est d'abord un cumul de retards ;
  • absentéisme. Le décrochage est un phénomène progressif ;
  • équation entre les aspirations des jeunes et la voie scolaire ou professionnelle offerte par le système éducatif. La formation des enseignants à ces questions, la coordination avec les travailleurs sociaux, l'accompagnement et l'orientation jouent un rôle déterminant ;
  • le genre : les garçons semblent plus sensibles aux contextes économiques et aux déterminants scolaires que les filles. Dans l'ensemble, les filles font mieux que les garçons. Le taux de décrochage scolaire des filles est inférieur de 24 % à celui des garçons en Europe. N'accompagne-t-on pas les garçons de la même façon ?

 

Politiques de prévention et évolution de la pédagogie

Irina Maslo, universitaire lituanienne, partage ce diagnostic et explique que nos politiques de prévention ne sont pas assez développées ni suffisamment diversifiées.

  • Nos gouvernements, en se préoccupant principalement du chômage et de ses conséquences, ne prennent pas assez en compte les causes précoces du décrochage. Les enfants ayant des difficultés avec les savoirs basiques et tout particulièrement la lecture, sont les plus exposés. La pédagogie doit évoluer vers des ressources plus accessibles et interactives. Nos systèmes sont trop statiques et focalisés contre des phénomènes de décrochage et d'indiscipline qui sont plus des conséquences de phénomènes sociaux et scolaires que la source de leurs dysfonctionnements. Nous devons mettre en place une éducation qui tient compte des diversités, des enjeux économiques et migratoires du XXIème siècle. Le nombre élevé d'élèves par classe ne permet pas toujours le suivi d'élèves en difficulté et un apprentissage individualisé.
  • Le travail saisonnier, développé dans les pays baltes, doit être encadré car il coupe précocement les jeunes du système universitaire. Les employeurs doivent insister sur l'importance des qualifications. « Renvoyons les jeunes pères chômeurs à l'école pour qu'ils soient des modèles  et qu'ils soient aussi diplômés que leur femme ! ».
  • Il faut désenclaver les groupes à risque par un accès facilité aux transports et à l'internet. L'actuel mouvement d'éducation à distance aggrave le fossé entre les élèves favorisés et les élèves en difficulté, paradoxalement, nous créons aujourd'hui les conditions d'un écart plus fort.

 

En Lettonie, des difficultés pour suivre l'absentéisme, premier révélateur du décrochage

« Où nos enfants ont-ils disparus ? » devrait être la devise de nos ministères de l'éducation pour Inita Juhnevica, directrice du service qualité du ministère letton. Cela doit partir des autorités locales ; ce sont les premières à savoir où sont les jeunes. Pour lutter contre le décrochage, il faut une bonne évaluation et un suivi de la situation. Aujourd'hui une partie des données est difficile à appréhender. 13 000 jeunes quittent la Lettonie chaque année, principalement car les parents auraient trouvé un travail à l'étranger. Nous présumons qu'ils sont scolarisés ailleurs. Les enfants handicapés ou en longue maladie doivent être suivis comme les autres ; aujourd'hui il est difficile d'en connaître le nombre. L'importance de l'absentéisme perlé dans un système où chaque école a sa propre définition du phénomène. Le gouvernement letton demande que chaque enfant ayant 20 absences de séquence par semestre soit considéré comme un enfant à risque, suivi et signalé.
L'absentéisme a une forte composante locale : il n'est pas pris au sérieux et reporté dans les régions rurales ou dans certains quartiers défavorisés de Riga. L'absentéisme n'est pas suffisamment suivi durant le second semestre. La tolérance pour les travaux saisonniers est forte et beaucoup d'enseignants considèrent qu'il est inutile de lutter contre le décrochage en fin d'année scolaire… Pourtant il y a un lien direct entre la complétion d'un cycle et le bon démarrage du suivant…

Existe-t-il un modèle balte pour tacler le décrochage ?

Tous les Etats Baltes sont dotés d'outils de collecte et de suivi d'indicateurs, d'institutions de lutte contre le décrochage et de procédures d'échanges de bonnes pratiques (comme ce séminaire). Les projets présentés ont tous un lien avec l'environnement économique et proposent un suivi individuel des élèves. Une prise de conscience sociale, une approche holistique, une dose d'optimisme, le repérage des déterminants précoces et la promotion de la mobilité expliquent en partie les progrès intéressants du modèle balte. La conclusion du séminaire s'accorde sur le fait que si les pratiques ne changent pas encore dans les établissements, les idées et les solutions existent et les programmes européens sont un catalyseur efficace du raccrochage des élèves.

Franck LE CARS,
Délégué académique aux relations européennes et internationales et à la coopération,
Conseiller technique du Recteur

franck.le-cars@ac-montpellier.fr

25
Janvier 2016
Article

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