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Mikaël Meunier, Commission européenne : Traduction et multilinguisme

Mikaël Meunier est responsable linguistique auprès de la Représentation en France de la Commission européenne. Il est intervenu, lors de la remise des labels européens des langues dans le cadre du salon Expolangues, sur la question très sensible du multilinguisme.

L'institution que je représente ici aujourd'hui – la Commission européenne – n'est, de toute évidence, pas novice en matière de questions linguistiques, puisqu'elle possède plus d'un demi-siècle d'expérience de multilinguisme officiel. Et de fait, dans l'Union européenne, le multilinguisme n'est pas une question abstraite, mais bien une réalité concrète et quotidienne de la vie publique.

À bien des égards, l'Union européenne est une construction unique, inédite dans l'histoire de l'humanité. Elle a apporté la paix la plus durable qu'ait connue notre continent. Et pas une pax romana, imposée par la force, mais une pax europea, à laquelle les nations adhèrent de leur plein gré.

Lorsqu'un État rejoint l'Union européenne, il remet à la communauté une partie de ses prérogatives : en matière de commerce international, de protection des consommateurs, de libre circulation des biens, des personnes et des services, etc. Et un pays qui rejoint notre famille accepte de transférer ce rôle à l'Union européenne tout en étant assuré que son identité culturelle et sa ou ses langues seront pleinement respectées.

Une communauté de peuples et de valeurs universelles

L'Union européenne, c'est une communauté de peuples, de valeurs. C'est une union riche de multiples diversités : diversité religieuse, diversité linguistique, diversité ethnique… Non pas un simple mélange, mais une véritable mosaïque. Et c'est ce type de diversité qui fait de l'Europe ce qu'elle est devenue : d'une terre de conflits à une source de richesses. Sans cette diversité, l'Europe en tant qu'idée, en tant que projet, n'existerait plus.

C'est pour cette raison que les Pères fondateurs de notre Union européenne ont décidé, dès le départ, de choisir comme langues officielles toutes les langues des six premiers pays membres : quatre à l'époque. Ils auraient pu, alors, adopter une ligne différente et choisir, par exemple, de limiter le nombre de langues, comme c'est le cas à l'Onu. Or ce n'est pas la solution qu'ils ont adoptée, car ces fondateurs avaient compris que l'Union européenne serait une union de peuples dont les cultures, les identités et les langues devaient être valorisées et protégées.

La traduction et le multilinguisme suscitent de nombreuses questions, souvent intéressantes, parfois contradictoires. Certains exigent plus de traduction, mais refusent d'en payer le prix, tandis que pour d'autres, la traduction est tout simplement un luxe, un coût superflu.

La langue est souvent intimement liée à l'identité d'une personne ou d'une nation. C'est la raison pour laquelle les langues, le multilinguisme et la traduction sont des questions très sensibles, voire parfois de la plus haute importance politique. Le multilinguisme est d'ailleurs un des seuls domaines pour lesquels les États membres de l'Union européenne doivent encore adopter des décisions à l'unanimité.

Le traité de Lisbonne consacre le droit de chaque citoyen de participer à la vie démocratique de l'Union européenne, ce qui de toute évidence est impossible sans traduction. Le concept même de citoyenneté de l'Union européenne deviendrait totalement distant et abstrait pour les citoyens s'ils n'avaient pas la possibilité de poser des questions, de recevoir des réponses, d'obtenir des informations dans leur langue.

Le multilinguisme respecte les identités culturelles et linguistiques

Certains appellent à une diminution du nombre de langues officielles de l'Union européenne, à des fins d'efficacité et d'économies, comme dans le secteur privé, où l'anglais fait souvent office de lingua franca.
Mais l'Union européenne, ce n'est pas le secteur privé ! Elle a une mission différente, une mission politique, inspirée par des idéaux élevés, de démocratie, de participation des citoyens, de droits de l'homme. Elle doit remplir les obligations qui lui incombent ; elle doit protéger ses langues et garantir l'égalité des chances ; elle doit veiller à ce que les citoyens puissent obtenir des informations dans leur propre langue.

Lorsqu'il est question du prix payé pour le fonctionnement multilingue de l'Union européenne – estimé à environ 0,6 % du budget global de l'Union européenne –, n'oublions jamais qu'il s'agit d'abord d'un prix payé pour la préservation de nos identités, pour la liberté d'expression et pour la légitimité démocratique de la construction européenne.

Le multilinguisme est un maillon essentiel de l'ordre juridique européen : un principe consacré par les traités fondateurs il y a 60 ans. Et d'ailleurs, ce multilinguisme était une réalité européenne bien avant qu'il ne devienne un choix politique conscient. Ce choix n'a fait que consacrer le respect des identités culturelles et linguistiques qui caractérise l'Europe depuis le début et continue d'être l'un de ses éléments clés.

Le tout premier acte législatif adopté par la Communauté européenne concernait le multilinguisme. Cet acte, le règlement n° 1/58 prévoit que la législation doit être rédigée dans toutes les langues officielles. C'est essentiel, car l'Union européenne adopte des lois qui touchent directement ses Etats et ses citoyens. Ce n'est que justice que les citoyens puissent comprendre ces lois et s'informer dans leur langue sur leurs droits et leurs obligations.

Dans les faits, avec 24 langues officielles, un texte de loi est d'abord rédigé dans une langue originale, puis traduit dans toutes les autres. Et malgré ce processus de traduction, chacune des 24 versions linguistiques fait foi et a la même valeur contraignante. Chacune est alors considérée comme un original.

C'est dans ce contexte historique et politique que travaille mon service, la direction générale de la traduction de la Commission européenne : le plus grand service de traduction institutionnelle au monde, avec 1 500 traducteurs, 24 langues officielles et 552 combinaisons linguistiques possibles ! Bien sûr, tout n'est pas traduit dans toutes les langues officielles. Ce serait inefficace et surtout impossible. Nous traduisons systématiquement ce qui relève du processus législatif ou politique, les échanges avec les autorités nationales, les entreprises ou les citoyens. Pour le reste, nous essayons de traduire autant que possible, compte tenu des ressources disponibles.

Dernier corollaire de ce multilinguisme enfin, la nécessité de disposer de linguistes qualifiés et de grande qualité. J'aimerais signaler ici une très belle initiative, car le calendrier s'y prête : le 5 février dernier, la Commission européenne a annoncé les résultats de son concours pour jeunes traducteurs Juvenes Translatores. La gagnante française est en terminale à Lyon, elle s'appelle Sophie Petot-Rosa et sera en quelque sorte une ambassadrice des langues et de la traduction pour cette année.

Mikaël Meunier, responsable linguistique
Direction générale de la traduction,
Représentation en France de la Commission européenne

 

19
Février 2014
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