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Les langues en Europe : une barrière ou un pont ?

Parce qu'on en a en général une vision purement instrumentale, la question des langues occupe, dans la réflexion sur les orientations à donner à la construction européenne, une place très secondaire, quand elle n'est pas purement et simplement éludée : la diversité des langues - qui fait obstacle à la communication - est considérée comme un embarras coûteux, une ultime frontière qu'il faudrait dépasser.

Or elle est d'une importance cruciale, si l'on considère du moins qu'une langue n'est pas seulement un outil de communication mais prédispose des manières d'être et de penser, qu'elle exprime un rapport collectif avec le monde, et qu'en elle peut dès lors se reconnaître une communauté. Qu'il s'agisse de la circulation des marchandises ou celle des personnes, la question est bien de savoir comment concilier le respect des identités et les impératifs de l'échange et de la mobilité.

Le programme européen Erasmus+, centré sur la mobilité apprenante, conduit à l'évidence à la poser. À quoi servirait, en effet, un séjour d'étude dans un État membre de l'Union si, faute de compétences linguistiques dans la langue en usage dans cet État, l'étudiant n'était pas en mesure d'acquérir un savoir ou une compétence professionnelle dans cette langue ? Car alors il perdrait sur les deux tableaux (sauf à se borner à constater, bien sûr, que les voyages forment la jeunesse) : s'il s'agissait seulement d'apprendre une langue étrangère, un vrai séjour linguistique, en situation d'immersion et sans enseignement universitaire, lui serait sans doute plus profitable ; quant aux savoirs disciplinaires, force est de constater qu'on les acquiert toujours mieux dans sa langue d'origine. A cette difficulté, le recours à un anglais véhiculaire, qui tend à s'imposer dans les systèmes universitaires pour la transmission des savoirs, n'apporte qu'une réponse imparfaite, car une langue commune ne donne pas toutes les clés d'accès à la culture du pays d'accueil. Dès lors que la pluralité des langues est constitutive de l'Europe, à la fois comme réalité et comme projet, la mobilité apprenante passe obligatoirement par une expérience du plurilinguisme, et concilier le respect de la diversité linguistique avec les nécessités de l'échange est depuis l'origine au cœur du programme Erasmus.

Tisser le lien d'une citoyenneté européenne

L'objectif, dans la mise en œuvre des programmes de mobilité, n'est pas seulement de favoriser les échanges entre étudiants grâce à l'harmonisation, puis à la convergence des systèmes universitaires : il est aussi de contribuer à tisser le lien d'une citoyenneté européenne en permettant aux citoyens de s'exprimer dans leur langue et de se parler entre eux, sans nécessairement avoir recours à une lingua franca qui ne sert le plus souvent qu'une pensée appauvrie ; il est aussi de contribuer à organiser la coexistence des langues en Europe, en préservant chacune d'elles dans sa fonctionnalité, tout en permettant - grâce à la traduction et à l'apprentissage de la langue du partenaire - le passage d'une langue à l'autre. L'anglicisation de l'enseignement supérieur dans certains pays de l'UE - s'il facilite en apparence la nécessaire ouverture internationale des universités - a aussi une contrepartie qu'on ne saurait perdre de vue : elle a pour conséquence d'affaiblir leur langue nationale, dès lors qu'elle cesse d'être utilisée pour la transmission des savoirs. Et les pertes de fonctionnalité ou de domaine dont elle peut être victime se répercutent négativement sur son emploi dans des secteurs entiers de la vie sociale.

L'un des défis auxquels l'Europe est confrontée aujourd'hui – après avoir réussi à faire circuler les biens, les capitaux, les marchandises – est de faire circuler les idées, les savoirs, les compétences professionnelles non seulement d'un pays à l'autre, mais d'une langue à l'autre. Les programmes de mobilité peuvent y contribuer, pour peu qu'on veuille bien prendre en compte la dimension linguistique des échanges. Il faut s'en persuader : l'hétérogénéité des langues est notre dernière frontière, mais comme les frontières, ce ne sont pas seulement des barrières, il faut aussi en faire des lieux de passage.

 

Xavier NorthXavier NORTH
Délégué général à la langue française et aux langues de France
Ministère de la culture et de la communication

 

04
Juin 2014
Article

Le mag' Erasmus+

Mobilité et apprentissage des langues

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