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Les politiques linguistiques en faveur de l'employabilité : de l'intérêt des linguae francae

Le projet LILAMA (Langages for the Labour Market, réseau Grundtvig, 2009-2011) a catalysé de nombreux changements dans la relation entre langues et employabilité.

Il a d'abord permis à l'université Montesquieu-Bordeaux IV, seul partenaire universitaire du consortium, de tisser des liens avec des milieux professionnels. L'université a pu diffuser en Europe les résultats de LILAMA et conforter sa place dans la recherche internationale en politique linguistique. Certains résultats de LILAMA restent encore à exploiter. Nous en présentons ici quelques-uns.

Des faits surprenants sont apparus. Le projet reposait sur l'hypothèse que les entreprises européennes avaient des besoins en langues non pourvus dans toute la diversité des langues de l'Union. Cette hypothèse transposait à l'Europe les résultats de l'étude ELAN, qui a permis de quantifier les emplois et les millions de livres perdus pour l'économie du Royaume-Uni du fait du manque de compétences linguistiques. LILAMA devait permettre de recenser des manières de répondre à ces besoins, des politiques ayant fait leurs preuves sur le terrain. Le projet visait aussi à créer des synergies entre les responsables politiques, les entreprises et le monde de la formation, en particulier les universités dans leur double aspect d'enseignement et de recherche, pour favoriser le transfert des politiques linguistiques identifiées dans l'Observatoire des politiques linguistiques favorisant l'employabilité établi par LILAMA et classées par État.

L'émergence du paradigme des linguae francae
D'une façon générale, les entreprises se sont avérées avoir besoin de compétences en linguae francae, c'est à dire dans la langue nécessaire aux échanges entre locuteurs natifs et non-natifs et entre non-natifs. Fait intéressant, ce besoin avait déjà été constaté empiriquement au Royaume-Uni par un des partenaires du consortium LILAMA, RLN East, qui avait proposé l'appellation d'Offshore English, au moment-même où la recherche en politique linguistique faisait émerger le concept d'English as a lingua franca. Une partie de la recherche sur ce concept (par exemple, celle conduite en 2012 par Alessia Cogo et Martin Dewey) vise à décrire ces codes verbaux et non-verbaux de communication qu'ont en partage les locuteurs dont l'anglais n'est pas la langue première et qui échangent en anglais. Une recherche embryonnaire existe de la même façon sur d'autres linguae francae, l'allemand(1), l'espagnol(2), le russe(3), le français(4), etc.

LILAMA a montré que la méconnaissance du phénomène des linguae francae dans les États de l'Union européenne avait un coût, sans toutefois chiffrer ce coût puisque cela n'était pas l'objectif du projet. De même, le phénomène des linguae francae est au cœur des politiques linguistiques qui favorisent l'inclusion de tous les citoyens, notamment les plus fragiles et en particulier les migrants, comme va le montrer le projet  INCLUDE, (2013-2015), qui a pris la suite de LILAMA et qui doit formuler prochainement des recommandations.

Il est apparu aussi, à travers le projet LILAMA, que la Chine s'était dotée de sa propre lingua franca en deux temps, d'abord dans les années 1950 avec la promotion, du putonghua, version écrite simplifiée du mandarin, et à l'oral, du pinyin, puis en 1982 avec la désignation de l'anglais comme langue étrangère officielle. Dès lors, l'anglais a été promu au niveau régional et dans les entreprises. Cette politique présente l'avantage d'être lisible et, sur le papier au moins, aisée à mettre en œuvre. A noter que l'étude de l'anglais lingua franca est tout-à-fait compatible avec celle, poussée, des cultures européennes, comme cela a été le cas dans le cadre du projet METP, co-financé un temps par l'Union européenne et décrit dans LILAMA. La pratique du putonghua et du pinyin s'accompagne de celle, dans le cadre de réunions de travail entre locuteurs de langue chinoise, d'autres langues à statut moins officiel et qui sont alors réservées aux échanges informels.

Il est apparu également, grâce à LILAMA, qu'il existait aux États-Unis, contrairement à ce que l'on lit souvent, bien des politiques linguistiques liées au marché du travail, y compris à l'université, conduites par le gouvernement fédéral et en relation avec l'objectif de garantir la sécurité nationale.

Si les langues sont importantes à la fois pour le marché du travail et pour la sécurité d'un ensemble géostratégique, doit-on continuer à se priver des avantages liés à la promotion des linguae francae ?

Des défis à relever
On perçoit immédiatement tout l'enjeu et toutes les difficultés liés à cette question. Le CECRL a défini un niveau de compétence maximale qui n'est pas nécessairement celui du locuteur natif (qui peut prétendre maîtriser à un niveau scientifique C2 la langue de l'astrophysique et l'économétrie ?) sans, bien sûr, remettre en cause la compétence dans sa propre langue de ce locuteur natif, préservant ainsi la logique de cohésion du Conseil de l'Europe.

On le voit, l'émergence du concept de lingua franca représente un nouveau paradigme pour l'enseignement et la formation en langues. Il ne faut pas sous-estimer les résistances liées à l'émergence de ce paradigme. Les enseignants et formateurs en langues ont été formés en référence au modèle du locuteur natif, le plus souvent britannique ou américain. Les cursus en langues étrangères comprennent traditionnellement l'étude de la civilisation d'États ou groupes d'États dont la langue étudiée est langue officielle, ainsi que la technique de la langue, et éventuellement la littérature. Ce modèle issu d'une tradition philologique est en œuvre dans la plupart des États européens. Il trouve son prolongement dans la description érudite, opérée par une partie de la recherche en langues de spécialité, ou langue pour spécialistes d'autres disciplines (5) des milieux professionnels des pays anglophones. Les étudiants eux-mêmes sont imprégnés de cette culture philologique, qui répond à une curiosité intellectuelle légitime. Au niveau licence en droit par exemple, ces étudiants sont demandeurs de civilisation. Bien entendu, l'acquisition d'une culture générale, notamment concernant ces États, est fondamentale pour comprendre le fonctionnement des sociétés, en interne et dans leurs relations avec d'autres systèmes. Toutefois, on peut regretter la faible place de l'English as a Lingua Franca (ELF) dans les institutions et les cursus, en particulier internationaux. Accorder une place plus importante à l'ELF à l'université permettrait sans doute d'internationaliser davantage les formations dans tout le système éducatif et de formation. Car l'ELF accroît la légitimité des locuteurs non-natifs, étudiants, enseignants et personnel administratif, dans sa pratique linguistique, sans pour autant exclure les locuteurs natifs. L'ELF est inclusif.

Concernant les modalités pratiques de mise en place de politiques linguistiques axées sur les besoins du marché du travail, LILAMA a permis de prendre la mesure de la difficulté à transférer ces politiques. D'abord, dix ans après sa publication, le CECRL était encore peu connu et peu utilisé en entreprise, comme l'a montré une étude réalisée par le consortium LILAMA. Il faut donc faire preuve de patience pour que la logique du CECRL se diffuse, et peut-être pas nécessairement en essayant à tout prix d' « appliquer le Cadre » dans une logique de prescription.  Par ailleurs, à en croire la recherche en gestion, les entreprises auraient besoin avant tout de personnes compétentes en anglais, selon Jérôme Saulière (6) polytechnicien et ingénieur des Mines qui doit soutenir sa thèse en juillet : pour lui, les entreprises « requièrent des candidats très compétents en anglais, y compris pour des postes ne nécessitant que peu d'usage de cette langue ». Alors, pour citer à nouveau Jérôme Saulière dans le Huffington Post, à quoi bon forcer le changement, compte tenu de la complexité de cet écosystème qu'est l'entreprise ?

Une politique linguistique visant à favoriser l'employabilité a beau être cohérente, et rationnelle, est-elle pour autant transférable ? Le consortium LILAMA a d'abord considéré qu'une politique linguistique était transférable ou ne l'était pas, que la transférabilité était une caractéristique intrinsèque. Au fil du projet, il est apparu que l'impact de ces politiques était difficile à évaluer faute de données, et faute aussi d'une conceptualisation de ce qu'était le processus de transfert de politiques linguistiques. Pour transférer ces politiques, c'est localement qu'il faut agir, institution par institution, en faisant preuve d'empathie vis-à-vis des acteurs de ces politiques, en tenant compte des besoins, des réactions, des blocages éventuels, pour pouvoir réajuster les paramètres localement. C'est tout le paradoxe de LILAMA : pour avoir des effets au niveau macro, celui de l'employabilité, c'est au niveau micro qu'il faut accompagner ces politiques, au niveau des institutions, mais aussi des individus.

 

Anne-Marie Barrault-Méthy
Maître de conférences d'anglais, chargée de projets de politique linguistique

Université de Bordeaux

20
Juin 2014

Le mag'Erasmus

Mobilité et apprentissage des langues

Les projets européens

 

1-Ammon, U. 2010. « Deutsch als Lingua franca in Europa ». Sociolinguistica, vol. 15 : 32-41.
Goddenzi, J.-C. 2006. « Spanish as a Lingua Franca ». Annual Review of Applied Linguistics, vol. 26 : 100-124.

2-Pavlenko, A. 2006. « Russian as a Lingua Franca ». Annual Review of Applied Linguistics, vol. 26 : 78-99.

3-Dervin, F. 2006. « Le Français Lingua Franca : un idéal de communication interculturelle inexploré ? » 4-4-Synergie Europe 3, 139-154, http://users.utu.fi/freder/synergies%203.pdf.

4-Ces deux expressions sont présentées ici comme équivalentes alors qu'elles ne le sont pas. Voir, à ce propos, l'analyse de Michel Van der Yeught (Van der Yeught, M. 2012. L'Anglais de la bourse et de la finance. Paris : Ophrys).

5- Saulière, Jérôme (2014). « Les langues, une ressource pour l'entreprise : ébauche d'un modèle économique pour la gestion de la compétence linguistique ». 8ème colloque GEM1L, Toulouse Business School, 26-28 mars.

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